Elle est partie défier la République qui n’a pas su la retenir


Tribune parue dans Libération que je publie ici avec l'aimable autorisation de son auteur que je remercie vivement.

 

Amine Elbahi est "conseiller citoyen" à Roubaix, il a 20 ans, et est également "réserviste de l’Education Nationale" et membre du réseau associatif "la Brigade des mères" pour lutter contre la radicalisation. il a vu sa sœur embrigadée par Daech comme d’autres jeunes issus de quartiers et lance cet appel :

 


http://static.blog4ever.com/2012/01/636480/q.gifui peut croire que la religion n’a aucune influence dans les quartiers abandonnés par l’Etat ?

Française, elle qui a tant aimé son quartier, sa ville et son pays, elle est partie. Partie à l’aventure. Du haut de ses 20 printemps, pourtant élevée par une mère dévouée bien que seule, pourtant scolarisée dans le seul établissement non classé en zone d’éducation dite prioritaire, elle est partie en Syrie. Partie défier la République qui n’a pas pu la retenir. C’était il y a deux ans, elle avait dit se rendre au marché, elle a rejoint les rangs de l’Etat islamique. Titulaire d’un baccalauréat littéraire, ma grande sœur aimait lire, écrire, chanter. Entre les analyses de Marx et le plaidoyer J’accuse d’Emile Zola, comment se sont glissées sur nos étagères des revues islamiques accusant la République d’être irréconciliable avec l’islam ?

Nous habitons à Roubaix, la ville française la plus pauvre. Ma grande sœur ne savait vers quoi s’orienter après avoir échoué en première année de droit. Elle avait pris une année de césure, le temps de donner un sens à son avenir. Elle a finalement décidé de se lancer dans la pratique du culte musulman. Sa radicalisation a été soudaine. Après être passée d’un simple tapis de prière, elle s’est mise à porter le voile, puis le voile intégral, le niqab. Elle fréquentait deux mosquées de la commune, connues pour des liens passés ou présents avec le salafisme. Elle se procurait des livres parfois interdits sur le territoire national dans les librairies islamiques de Roubaix ou de Belgique. Son recrutement aurait été effectué par l’intermédiaire de personnes surveillées par les services de renseignement.

Puis il y a eu les attentats, des Français ouvrent le feu sur d’autres Français. Puis il y a le cirque sur la déchéance de la nationalité. Puis le défilé des experts sur les plateaux pour parler «radicalisation». Le numéro vert mis en place par le gouvernement s’avère souvent inefficace. D’ailleurs, aucun accompagnement ne nous a été proposé, ni psychologique ni juridique. Par pudeur, par respect pour ma famille, par crainte d’irriter ma sœur, pour obéir aux recommandations de la police, je me suis tu pendant deux ans.

Mais comment ne pas voir que nos quartiers sont devenus des ghettos ethniques et sociaux qui concentrent toute la misère du XXIe siècle parce que l’ascenseur social est en panne, parce que nos entreprises, notre administration et nos écoles manquent cruellement de mixité ? Les entreprises ont fui, les services publics ont déserté, l’Etat a abandonné certains quartiers, si bien que les salafistes ont repris le rôle d’accompagnement social des familles, d’alphabétisation de nos enfants, de solidarité avec les plus fragiles ou encore de prévention contre la délinquance.

Les villes veulent impérativement rétablir la paix sociale. En l’achetant à coups de subventions ? En cédant aux revendications communautaires ? En permettant la création d’écoles en rupture avec les valeurs de la République ? En bon Molière, «cachez ce sein que je ne saurai voir». Les salafistes ont clairement gagné la bataille idéologique ! Malgré leurs papiers d’identité, malgré leur origine, malgré leur histoire, de nombreux jeunes ne se sentent pas français. Le repli identitaire devient inéluctable. Qui peut croire que la religion n’a aucune influence dans les quartiers abandonnés de la République ? Un malaise qui en fait des cibles idéales pour les islamistes. Cessez d’abord de nier leur existence, de Roubaix à Tourcoing, de Sevran à Lunel, de Lyon à Toulouse, osez dire qu’ils se trouvent à la porte de nos villes, de nos quartiers, de nos écoles. La perte de repères des jeunes permet en puissance la montée du communautarisme face aux enjeux de la société.

Au lendemain des lâches attaques commises contre le journal Charlie Hebdo, Daech croyait nous mettre à genoux, nous étions debout : debout les mères, debout les pères, debout les enfants ! Nous étions quatre millions, debout, à Paris, sur la place de la République. Quatre millions pour réécrire l’histoire et prouver la force de la nation ! Seulement, personne n’a réellement tiré les leçons du passé. Les débats nauséabonds sur la déchéance de nationalité ont renforcé le sentiment d’exclusion des jeunes, faisant d’eux des Français au statut particulier, des Français de papier.

Après l’attentat de Nice, l’unité nationale n’était plus au rendez-vous. Tout a été fait pour diviser la société. Et demain ? Parce qu’en tant que citoyen du pays, je veux défendre la République, ses principes et ses valeurs, je me suis engagé dans la réserve citoyenne de l’Education nationale. Modestement, nous contribuons à expliquer aux jeunes ce qu’est la République, ce que sont ses symboles, ce qu’est la laïcité, ce qu’elle tolère et ce qu’elle ne permet pas.

Parce que nous aimons la France, nous nous inquiétons pour notre pays. «Il y a urgence à agir avant qu’ils partent, avant qu’il ne soit trop tard !» De cette détresse est en train de sortir le pire. Nous voulons encore y croire. L’inaction nous conduirait au déclin. C’est cet espoir qui nous réunit et qui nous pousse à la haute lutte contre la fatalité. Nous devons agir, agir ensemble pour un combat fort, un combat républicain. Sur le terrain, aux côtés de nombreuses familles concernées par le départ d’un proche vers les filières jihadistes, avec l’association la Brigade des mères, nous, parents, frères, sœurs, enfants, agissons chaque jour, à notre humble niveau : parler, témoigner, expliquer et aider.

Et vous, mesdames, messieurs les membres de la classe politique ? La riposte est nécessaire. Elle nécessite des moyens qui ne sont pas au rendez-vous. Pour lutter contre le jihadisme, il faut aussi lutter contre le salafisme. La propagande de Daech passe bien souvent après un discours salafiste quiétiste. Lutter contre le salafisme, c’est aussi lutter contre un processus sectaire et une dérive communautaire adoptée par l’Etat islamique.

Pour contrer ce discours, permettez aux enfants d’ouvriers d’avoir les mêmes chances de réussite que les enfants de riches. Permettez-leur d’adopter le même parcours d’excellence que le vôtre. Permettez-leur de décrocher un travail sans que leur nom, leur sexe, leur adresse ne suffisent déjà à les écarter. Dans le même temps, les millions de compatriotes musulmans doivent être protégés de ceux qui agissent en leur nom. Citoyens par le sang reçu, d’autres le sont par le sang versé: ils priaient Allah et ont été tués avec l’amour que nous portons tous pour le drapeau tricolore. Le défi pour la République, c’est aussi d’affirmer ce qu’elle veut et ce qu’elle ne veut pas sur son territoire.

Amine Elbahi.


 

 

Voici un argumentaire et un point de vue qui pourraient être utilement débattus s'il y avait moins de préjugés et moins de haine chez de trop nombreux habitants de ce pays.

 


 



01/11/2016
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